Thomas Pocher : « Je tendrais des pièges bienveillants pour engager les acteurs à agir concrètement »

Pour faire suite aux dépôts de la proposition de loi sur le gaspillage alimentaire, j’ai demandé à plusieurs personnes de me dire ce qu’elles mettraient dans la loi. Après Solaal, la série continue avec un acteur concerné par la loi puisqu’il est gérant de plusieurs grandes surfaces. Il s’exprime ici à titre personnel.

Thomas Pocher est né en 1974, « la date depuis laquelle le gaspillage aurait doublé, selon les études » précise-t-il. Il rejoint le mouvement E.Leclerc et l’entreprises familiale en 1997, tout juste diplômé Edhec. D’un travail sur plusieurs projets marketing de l’enseigne, de ces connaissances du terrain, et des données environnementales, il décide de travailler sur la lutte contre le gaspillage, pour laquelle notamment il intègre le programme Interreg IV Green Cook, et sur la mobilisation des producteurs locaux.

« D’un gisement annuel de 250 tonnes d’invendus qui étaient méthanisées à 90% en 2007, nous continuons à développer notre activité commerciale, mais nous ne dégageons plus que 200 tonnes d’invendus annuels, dont près de 75% sont valorisés à travers le don alimentaire et la transformation sur place », explique Thomas. Depuis 2012, il a aussi participé à la création du « social business » Bon et bien. Il est motivé par l’envie de « montrer qu’un acteur majeur issu du tissu local peut déclencher le changement en faisant le fameux ‘pas de côté’. »

« Déposer deux propositions de loi, ça me fait bondir »

Thomas est plus pour des « systèmes incitatifs et non coercitifs, et donc pas pour une loi ». Et même si « on peut discuter la mise en scène », la démarche volontariste de Ségolène Royal va dans ce sens, « c’est plus ouvert, je préfère ».

Mais la proposition de loi est là, et il ne mâche pas ses mots : il est « totalement navré par nos politiques sur le sujet du gaspillage, seul Guillaume Garot surnageant en apportant un sincère soutien à la lutte contre le gaspillage, sans faux semblant. Il est risible qu’on nous rejoue la gauche contre la droite sur un sujet pareil, et les deux propositions de loi déposées récemment me font bondir pour plusieurs raisons. » Pour lui, le texte n’est qu’un « saupoudrage coupable qui tend à laisser penser les acteurs de la chaîne que la distribution est responsable de tout (…) Les quatre articles enfoncent quasiment tous des portes ouvertes, le dernier prêtant carrément à sourire puisqu’il s’agit purement de communication institutionnelle ».

Mais ce qui fait bondir encore plus Thomas, c’est l’exposé des motifs [NDLR : le texte des députés dans lequel ils expliquent pourquoi ils proposent cette loi] : « Si celui de M.Garot me semble plutôt pertinent et fédérateur, celui des Républicains est honteux de misérabilisme et de condescendance, tout en ignorant superbement la moitié des acteurs qui agit déjà. » Il regrette « que ce manque de recul politique ne transforme l’adoption d’un texte en une course poursuite politique qui frise le ridicule, en oubliant de travailler dans un cadre européen et apaisé envers les acteurs ».

De la publication des chiffres du gaspillage des GMS au rôle social d’accompagnement des associations

S’il devait proposer un texte de loi, Thomas tendrait ce qu’il appelle des « pièges bienvillants aux différents acteurs, pour les engager à agir ». Il cite notamment l’action menée en Grande-Bretagne : des distributeurs ont communiqué « sur le montant des invendus, et leur destination finale ».  [NDLR : plusieurs chaînes de supermarchés ont en effet donné les chiffres de leur gaspillage. La campagne Stop the Rot demande de rendre obligatoire la publication de ces données] « Cette mesure simple mettrait en branle tous les états majors de la distribution pour améliorer les ratios, pour certain afin de ne pas sombrer, très prosaïquement, dans les limbes de classements médiatisés.  » Le ratio c’est le montant en prix d’achat hors taxe des produits invendus rapport au chiffre des ventes hors taxe. Pour Thomas une solution serait « d’établir un ratio invendus / ratio de rentabilité, et engager les GMS à le réduire, en les classant par exemple ! »

Concernant la défiscalisation, « la mise en place du don alimentaire et du mécanisme fiscal doit elle aussi faire l’objet de mesures sérieuses, nos politiques ne pouvant (voir la proposition de loi de Frédéric Lefebvre) cautionner la croissance galopante des besoins de l’aide alimentaire, sans s’interroger sur les raisons de ces demandes et l’accompagnement social dont s’accompagne nécessairement le don alimentaire ». Il va même plus loin et propose que les bénéficiaires des dons soient suivis. D’abord, « la banque alimentaire doit jouer son rôle de logisticien dans l’histoire, plutôt que de mettre l’emphase sur la collecte auprès des clients, qui n’amène plus que 15% des ressources… mais qui mobilise fortement les bénévoles sur le terrain. » Il plaide pour la mise en place d’un outil type, « comme en Angleterre dont le job est de ramasser là ou est le gaspillage ». Ensuite, « les associations du don aux bénéficiaires doivent être incluses dans la réflexion, prendre à cœur leur rôle social de suivi et d’accompagnement, tout en faisant fonctionner les banques alimentaires ».

Pour Thomas, le gaspillage est une problématique large « qui doit ouvrir de nouveaux modes de pensées et de fonctionnement ». « Vouloir focaliser sur le gaspillage, c’est refuser de voir que tout le système devra être revu. » Pour lui, il faut répondre au défi alimentaire de demain, « qui est démographique », et le gaspillage « est une problématique très large, qui doit ouvrir de nouveaux modes de pensées et de fonctionnement. »

 

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