Les bio déchets et le gaspillage alimentaire (épisode III)

La France n’est pas la seule à lutter contre le gaspillage alimentaire. Plusieurs pays ont mis en place des actions ou politiques publiques. Marie Mourad est doctorante à Sciences Po Paris, au Centre de sociologie des organisations (son travail est financé par la Région Ile-de-France). Elle avait réalisé un benchmark international des politiques publiques de lutte contre le gaspillage alimentaire fin 2014 pour la mission parlementaire de Guillaume Garot. Elle a réactualisé son benchmark en ce mois de novembre 2015. Après les actions stratégiques, et la prévention, voici la dernière partie de ce benchmark international, qui concerne les biodéchets. Un texte à lire, à quelques jours de la première lecture de la proposition de loi contre le gaspillage alimentaire.

Exemples d’actions visant à réduire et valoriser les bio-déchets

• Fixer des objectifs nationaux pour le traitement séparé des biodéchets

Le tri et traitement séparé des biodéchets existe depuis longtemps en Allemagne, Autriche et Belgique (Wallonie) où les taux de valorisation de biodéchets avoisinent les 70%. Le Japon fixe des objectifs de tri et valorisation de l’organique encore plus hauts, allant jusqu’à plus de 80% pour le secteur industriel (1). En France, le taux de valorisation des biodéchets est de 37%, en intégrant au calcul les composts issus de traitement mécano-biologique (2). Le Danemark et la Suède, pays aux taux d’incinération élevés, prévoient de traiter biologiquement (méthanisation) 50% des déchets organiques respectivement d’ici 2022 et 2018. En France, une obligation de valorisation des biodéchets pour les gros producteurs doit à terme (2016, si l’obligation est respectée) permettre de valoriser 62% du gisement national de cette matière organique. Un appel à projet prévoit d’ailleurs la construction de 1500 méthaniseurs.

• Obliger ou inciter financièrement à trier et valoriser les déchets organiques

En France, seront qualifiés « gros » producteurs de biodéchets (avec obligation de valorisation) les organismes qui produisent plus de 10t/an en 2016. Ce seuil semble ambitieux par rapport à d’autres pays. Aux Etats-Unis, une loi californienne impose le tri à la source des biodéchets au-dessus du seuil d’environ 100t/an à partir 2016 (8 cubic yards/ semaine). De manière plus stricte dans le Massachussetts, les commerces ont depuis octobre 2014 une « interdiction de jeter » et la revalorisation ou compostage est obligatoire pour les producteurs de plus d’1t/semaine de déchets (52t/an). Au Japon, depuis la Food Recycling Law en 2000, le ministère de l’Agriculture fixe des seuils de réduction et de revalorisation (par compostage ou production d’énergie) pour les entreprises générant plus de 100t/an. L’Irlande dispose de lois similaires depuis 2009. En ce qui concerne les particuliers, le compostage est tout simplement obligatoire pour les résidents dans certaines villes aux Etats-Unis et Canada (San Francisco, Seattle, Vancouver depuis 2015), ce qui a permis d’atteindre des taux élevés de revalorisation jusqu’à 80%. En Europe, Ljubljiana est la première capitale à s’engager officiellement dans une démarche « Zero Waste » et prévoit d’améliorer ses performances déjà exemplaires en atteignant d’ici 2025 des taux de recyclage ou revalorisation de 78% pour l’ensemble des déchets (y compris organiques). En France, le Plan de réduction et de valorisation des déchets 2014-2020 prévoit que toutes les collectivités puissent offrir une solution de tri à la source des biodéchets pour chaque ménage de France d’ici 2025. Le tri à la source pourra prendre diverses formes en fonction des territoires.

• Faire payer les déchets au poids

En Corée du Sud, le ministère de l’Environnement mène une politique proactive de réduction et valorisation des biodéchets depuis 1998. L’incinération et la mise en décharge sont interdites et un système de paiement au poids a été mis en place dans plusieurs villes depuis 2010. La mesure est nationale mais les villes sont libres de choisir parmi trois technologies de paiement :

  • Des contenants prépayés en fonction de leur volume ;
  • Des étiquettes prépayées que l’on doit coller sur la poubelle pour que celle-ci soit collectée ;
  • Des cartes individuelles RFID que l’on scanne pour déposer ses ordures dans un contenant, qui pèse et identifie le détenteur de la carte afin de générer une facture proportionnelle au poids.

Ces dispositifs sont couteux mais permettent de limiter les fraudes. Le gouvernement souhaite étendre le programme suite à des premiers résultats positifs.

L’enjeu est d’articuler de manière cohérente les objectifs de revalorisation avec les démarches de réduction à la source. Si la revalorisation permet de diminuer l’impact environnemental des biodéchets, elle peut avoir des effets contradictoires en matière de prévention. Des études anglo-saxonnes (3) montrent par exemple qu’au niveau du consommateur, le compostage peut « déculpabiliser » et entraîner à jeter plus facilement. La valorisation des « déchets » organiques est donc à prendre avec précaution et à articuler avec des efforts de prévention pour (ré)utiliser la nourriture en premier lieu.

 

(1)  En 2013, les objectifs annuels de revalorisation étaient de 85% des biodéchets pour l’industrie de transformation, 70% pour la distribution et 40% pour les restaurants.

(2)  Etude sur l’état de l’art de la collecte séparée et de la gestion de proximité des biodéchets, Ademe 2013.

(3) « Crossing the threshold », Bulkeley et Gregson, 2009; « Consumer-Related Food Waste »,. Aschemann-Witzel et al., 2015.

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