On a lu le livre d’Arash Derambarsh, et on a bien rigolé (et on ne vous le conseille pas)

Arash Derambarsh, l’hyper médiatique conseiller municipal de Courbevoie a sorti un livre intitulé Manifeste contre le gaspillage alimentaire, aux éditions Fayard en novembre dernier. Je l’ai acheté en version numérique par curiosité. Ambitieux de vouloir mélanger « essai politique et livre de trucs et astuces ». Et après lecture de l’ouvrage, les doutes se confirment.

J’ai longtemps hésité à parler de ce livre car je ne veux pas participer à sa promotion mais puisque le but de ce site est d’informer sur le gaspillage, quand il y a des erreurs, autant les expliquer. Alors, à quelques jours du vote au Sénat de la loi, il est temps de livrer mon best of des erreurs (voire pire) qu’il continue de propager (et que personne ne vérifie).

1- « Tout le monde pourra créer son association » (Il n’a toujours pas compris la loi)

C’est son refrain préféré. Mais non, tout le monde ne pourra pas devenir une association caritative habilitée et redistribuer des invendus. Je l’ai déjà expliqué ici. Vu le nombre de fois où il encourage les gens à fonder leur association, il doit penser que de nombreuses associations vont naître. Si trouver des bénévoles était facile les associations habilitées n’auraient pas besoin de faire de grande campagne de recrutement de bénévoles. D’autant que comme les conditions d’habilitation d’une association le montrent, ce n’est pas qu’une histoire de récupération et de redistribution.

=> Dans le livre on a lu : de nombreuses mentions du type : « Depuis cette loi historique toutes les associations peuvent le faire » (introduction, 15e paragraphe), « les associations non agréées aussi » (première partie, Agir en bas de chez soi) ou « désormais, en  matière de collecte alimentaire, n’importe qui peut récupérer des invendus » (première partie, Créer des passerelles entre les associations).

2- La loi « historique » du 21 mai 2015… qui ne comporte plus les amendements sur le don des invendus

Ecrire un livre prend du temps. Quand le Conseil constitutionnel a retoqué les amendements sur le don des invendus dans la loi de Transition énergétique, Arash Derambarsh avait déjà commencé à écrire son livre. Mais il n’a pas actualisé tout son livre.

La seule fois où il évoque cet épisode (pourtant majeur dans le parcours de cette loi), c’est dans son introduction : il parle de « loi historique », tout en précisant dans le paragraphe suivant que le Conseil constitutionnel « a invalidé la loi sur le gaspillage alimentaire (dans la loi de Transition énergétique – une loi ne peut pas être dans une autre loi !). Mais ce sera la seule fois. Dans tout le reste du bouquin, il fait référence à la loi du 21 mai 2015 (la loi de Transition énergétique) et donc à des amendements… qui ne s’y trouvent plus. Et qui sont en train de devenir une loi contre le gaspillage alimentaire à part entière.

=> Dans le livre on a lu : « depuis cette loi historique » (introduction, 15e paragraphe), « Selon la loi du 21 mai 2015 contre le gaspillage alimentaire »  (première partie, S’assurer du respect de l’interdiction de jeter), « le cadre légal mis en place depuis le 21 mai 2015 » (première partie, Promouvoir l’éducation alimentaire dans les collectivités)

3- DLC / DLUO : ou comment s’emmêler les pinceaux en voulant les expliquer

S’il y a bien une chose sur laquelle il faut être précis, ce sont les dates de péremption. Et on ne peut pas dire qu’il fasse bien la différence.

=> Dans le livre on a lu : Introduction , 3e paragraphe : « Les acheteurs ne savent  pas toujours que la date qui figure sur les produits est la date limite de distribution et de vente, et non de consommation. »  Il n’existe que deux dates (comme déjà expliqué ici) : la DLC (à consommer avant) sur les produits frais, et la DLUO (à consommer de préférence avant). Les produits avec DLC ne peuvent pas être vendus, ni donnés ou redistribués, après la date. Et ceux avec une DLUO, eux, le peuvent. Il suffit de lire les explications de la Direction de la Concurrence et de la Répression des Fraudes sur le sujet. La « date de vente » n’existe pas.

Autre exemple, dans la première partie (« ne plus s’indigner, passer à l’action », « DLC, DLUO, comment les comprendre ») : « Si vous trouvez un produit laitier dans votre réfrigérateur dont la date est dépassée (jusqu’à un mois de dépassement) sachez qu’il est encore tout à fait consommable. » Les produits frais ont une DLC, et pas une DLUO. Les produits laitiers ce sont les yaourts, la crème fraîche, le fromage ou le lait. On sait tous que les yaourts peuvent être consommés après leur date (et même un peu longtemps après, tout dépend du yaourt en question), mais le reste…

4- Les références à des textes votés… qui ne l’ont pas été

Arash Derambarsh a beau être juriste, il semble qu’il ait perdu le fil des votes.

=> Dans le livre

Introduction, 15e paragraphe :  » Finalement, c’est l’amendement élaboré en concertation avec Frédéric Lefebvre (député Les Républicains) qui a été voté en même temps que la loi sur la transition énergétique, le 21 mai 2015. » Perdu ! il est tombé, c’est l’autre amendement qui a été adopté.

Ou encore première partie (« ne plus s’indigner, passer à l’action », « s’assurer du respect de l’interdiction de jeter ») : il cite la fameuse « loi du 15 mai 2015 » (lire plus haut) et dit que toute moyenne ou grande surface de plus de 400 m2 devait s’engager à « mettre en place une convention d’organisation de la collecte sécurisée des denrées alimentaires invendues encore consommables au profit d’une ou plusieurs associations d’aide alimentaire ».

Sauf que l’amendement adopté, à l’époque dans la loi de Transition énergétique disait : « III. – Le don de denrées alimentaires par un commerce de détail alimentaire dont la surface de vente est supérieure au seuil mentionné au premier alinéa de l’article 3 de la loi n° 72-657 du 13 juillet 1972 instituant des mesures en faveur de certaines catégories de commerçants et artisans âgés à une association caritative habilitée conformément aux dispositions de l’article L. 230-6 du code rural et de la pêche maritime fait l’objet d’une convention qui en précise les modalités. »

On a donc bien deux textes différents et surtout une précision d’association caritative habilitée. Alors d’où sort la citation d’Arash Derambarsh ? Il fait ici référence à… l’amendement proposé par Frédéric Lefebvre, mais que celui-ci a retiré. Donc non, à l’époque (même avant la censure du Conseil constitutionnel), ça ne figurait pas dans la loi sous la forme qu’il annonce.

5- Le copié-collé, c’est pratique

Pour la partie trucs et astuces, c’est un peu moins pire que le reste. Il a rassemblé des conseils pour conserver les aliments, ou éviter de gaspiller. Le « manuel d’anti gaspillage », on le garde. C’est expliqué en quelques lignes, pratique, et a priori déjà testé. Même… recommandé par le ministère de l’Agriculture dans un article qui date… de 2011. Arash Derambarsh reprend dans son livre tous les conseils, sans même mentionner la source.

 

Astuces_MinAgri
Extrait de la version numérique du livre d’Arash Derambarsh.

 

Copie d'écran des "bons gestes antigaspi" sur le site du ministère de l'Agriculture
Copie d’écran des « bons gestes antigaspi » sur le site du ministère de l’Agriculture

 

Ensuite, il passe aux conseils pour l’énergie. Les explications se réduisent et la présentation frôle la liste de courses. Cela peut paraître curieux mais il a tout simplement recopié ce document pdf de l’Institut Bruxellois pour la gestion de l’Environnement. Sauf qu’au lieu de garder les explications, il n’a gardé que les titres. Si on compare le livre et le pdf, c’est dans le même ordre. Notons quand même qu’il mentionne le lien de ce pdf dans sa section « pour aller plus loin », mais sans préciser qu’il a rédigé un chapitre complet avec.

Extrait du livre d'Arash Derambarsh, partie sur l'énergie
Extrait du livre d’Arash Derambarsh, partie sur l’énergie

 

Extrait du pdf de l’Institut Bruxellois pour la gestion de l’Environnement

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Extrait du pdf de l'Institut Bruxellois pour la gestion de l'Environnement

 

Et maintenant…

Les exemples cités ci-dessus ne sont que quelques exemples pris dans le livre. Il y a beaucoup plus d’erreurs, de confusions, et d’arrangements avec ce qui c’est vraiment passé que ce que je vous livre ici. Pour ceux qui suivent son épopée médiatique, rien de nouveau par rapport à ce qu’il a déjà écrit dans toutes ses tribunes.

A l’heure où les consommateurs prennent conscience du gaspillage, de son coût et des ses conséquences environnementales, à l’heure où les campagnes de sensibilisation vont débuter, le message qu’il délivre est réduit au seul don des invendus, ce qui est bien méconnaître l’étendu du problème.

Pourquoi réinterprète-t-il la loi en disant que tout le monde peut aller récupérer des invendus ? Pourquoi vouloir à tout prix se faire passer pour une sorte de monsieur antigaspi qu’il n’est pas, quitte à s’arranger avec la vérité (que ce soit pour les amendements qu’il dit « votés » et qui ne l’ont pas été, ou avec la météo de sa première distribution) ? Je mets ça sur le compte de l’égo démesuré et de l’ambition politique. Il doit penser que les gens voteront pour lui après ça…

Je ne comprends pas non plus pourquoi mes confrères journalistes n’ont pas vérifié la cohérence de son discours avec le texte de loi (certes cela prends un peu de temps mais les conditions d’habilitation sont claires – et expliquées ici-même). Sûrement par manque de temps, ou parce qu’on a l’habitude de faire confiance à nos interlocuteurs.

Sans parler du fait qu’étant éditeur, ça ne le dérange pas de vendre un livre avec de multiples erreurs, et des copiés-collés ou des astuces qu’on peut trouver gratuitement sur le net. Les droits du livre sont reversés à la Croix Rouge. J’ai envie de dire « heureusement ». Mais faire un don directement à l’association me semble beaucoup plus efficace.

Si vous voulez lire un vrai manifeste contre le gaspillage alimentaire, lisez Global Gâchis, le livre de Tristram Stuart.

Si vous préférez les astuces, lisez le livre de Béa Johnson, Zéro déchet. Elle explique la démarche qui l’a mené à une vie zéro déchet (dont la lutte antigaspi fait partie). Ses conseils s’appliquent à toute la maison. Et c’est du  concret, expliqué et testé par l’auteure (et pas recopié sur internet).

Heureusement, l’efficacité ne se mesure pas au buzz médiatique. Et il y a fort à parier que d’ici quelques semaines, Arash Derambarsh ira récupérer une autre cause. Heureusement, les acteurs historiques et motivés qui fourmillent d’idées seront, eux, toujours là pour lutter activement contre le gaspillage alimentaire.

2 pensées sur “On a lu le livre d’Arash Derambarsh, et on a bien rigolé (et on ne vous le conseille pas)

  • 24 février 2016 à 11 h 12 min
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    Mais non, vous faites fausse route…. il est possible que M. Derambarsh change de sujet un jour, d’ailleurs, ce serait recommandable, il faut savoir se limiter et passer le flambeau, dans la vie… mais ce projet là il l’avait en tête bien avant d’être engagé dans la politique… je peux vous l’assurer.. je peux témoigner que la politique lui a seulement donné le moyen de réaliser ce qu’il avait préalablement en tête.. A 16 ans, M. Derambarsh, qui n’a pas eu une vie facile, voulait être avocat, à 27 ans il parlait déjà de l’accès des invendus aux plus démunis… son évolution est inversée à celle que vous présentez… je vous assure, dans l’intérêt des plus démunis, vous devriez aller ensemble dans la même direction… c’est évident… Anne-Marie Caiveau

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    • 24 février 2016 à 14 h 20 min
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      (re) bonjour,
      Vous dites que la politique lui a donné les moyens de réaliser ce qu’il avait préalablement en tête. A-t-on besoin de faire de la politique pour agir ? Je ne crois pas, il suffit de voir toutes les bonnes initiatives partagées sur ce site pour voir que non.
      On va dans la m^me direction, saut que lui se limite à la phase hyper visible (et très médiatique) du dons des invendus des supermarchés. Moi je vois plus large (du champ à l’assiette). Et que je vérifie mes infos. Ne serait-il pas mieux qu’il dise vraiment ce qu’il y a dans la loi (par exemple ?)

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